Sur les murs strasbourgeois, des inscriptions en lettres capitales voient le jour. Des phrases chocs, qu’on ne peut pas louper et que vous avez sûrement déjà aperçues. « Éduquez vos fils », « avez-vous parlez de consentement avec vos enfants », « l’amour ne fait pas des bleus » ou encore « ALICE CONFIN, ON TE SOUTIENT » … Ces messages proclamés sous la forme de collages apparaissent après le passage des colleur.euses, un groupe de féministes engagées. Ceux.elles-ci se rejoignent la nuit tombée pour se réapproprier la rue, un espace public et commun, où les règles ne sont pas les mêmes pour tout le monde. On en parlait déjà dans notre article « rentrer safe à Strasbourg ».

© Loue D.

C’est en août 2019 que le mouvement prend forme à Paris, à l’initiative de Marguerite Stern. Ses revendications sont les suivantes: dénoncer les féminicides et les violences sexistes. Des milliers de personnes s’associent au mouvement et de plus en plus de revendications apparaissent dans leurs slogans. Chaque minorité y trouve sa place et des messages en tout genre sont collés sur les murs de France. Un mot apparaît de plus en plus: sororité.

Cependant, les dizaines de groupes de colleuses qui existent en France se désolidarisent maintenant de Marguerite Stern, en raison de la vive polémique qu’elle a déclenchée sur Twitter. On reproche à cette féministe engagée de faire de la ‘TERF’ (trans-exclusionnary radical feminist – féministe radicale excluant les trans). Elle accuse les personne trans de « voler » la place des femmes dans le débat féministe et exclue également les T.D.S. (Travailleur.ses du sexe). Selon elle, le mouvement a été créé dans le but de défendre la cause féministe et celle-ci ne considérerait que les femmes cisgenres (qui n’ont pas changé de genre).

Tant d’idées opposées à celles du mouvement; les colleur.euses prônent l’intersectionalité et la convergence des luttes. Leur but est d’aider toutes les minorités à se réapproprier la rue qui est, pour elles, un endroit synonyme de danger. Elles cherchent aussi à dénoncer des faits d’actualité/de société sur les violences faites aux femmes, aux personnes transgenres, non-binaires et non hétérosexuelles. La PMA pour tous.tes, les féminicides et le nom de personnes incriminées dans des affaires d’agressions sexuelles sont des thèmes qui reviennent souvent.

À Strasbourg, c’est à la rentrée scolaire de 2019 que le mouvement à vu le jour. Les personnes qui ont créé ce groupe n’ont pas voulu faire connaître leurs noms, préférant agir dans l’anonymat afin de ne courir aucun risque. Leurs collages sont illégaux, comparables aux graffitis.

© Loue D.

Selon l’article 322-1 du code pénal, ‘La destruction, la dégradation ou la détérioration d’un bien appartenant à autrui est punie de deux ans d’emprisonnement et de 30 000 euros d’amende, sauf s’il n’en est résulté qu’un dommage léger (…).’ 

J’ai donc rencontré deux colleur.euses. Une rencontre mystérieuse, pas de noms donnés et beaucoup d’informations gardées confidentielles. À ma première question sur leur rôle dans le mouvement, leur réponse me parait raccord avec leurs principes: « Je n’ai pas de rôle spécifique dans le collectif. Je ne suis pas plus important.e que n’importe quel.le autre colleur.euses et mes pouvoirs de décision ne sont pas plus importants que ceux d’un.e autre. C’est moi qui suis venu.e te voir car je m’occupe du compte Instagram, mais il n’existe aucune hiérarchie entre nous, on travaille uniquement de manière horizontale. »

Elles me racontent comme elles peuvent une nuit d’action au sein de leur groupe. Aucune horaire n’est mentionnée, si ce n’est que ça se passe la nuit. Pas plus de précision sur leur organisation pré-collage, si ce n’est que n’importe qui peut être à l’initiative d’une sortie. Il suffit de la proposer et de voir qui veut/peut se joindre à elles.eux. Leurs lieux d’actions sont très vastes et dépendent uniquement de leurs idées et envies. Le but étant de viser le plus de monde, les collages s’étendent dans tous les quartiers de la ville. Un critère important; la visibilité du mur. Les messages sont collés en majuscules afin qu’ils ne puissent qu’être lus et que ceux.elles qui passent devant soient forcément interpelé.es

© Loue D.

Avant de se retrouver, chacun.e prépare ses lettres à l’avance. L’inspiration peut être multiple: des messages déjà vus sur d’autres groupes de colleur.euses, des jeux de mots trouvés… Ils sont souvent en lien avec l’actualité. Une session de collage peut être organisée pour réagir à des évènements, dans le but de faire entendre leur voix et d’exposer leur avis. Il est conseillé, pour leur sécurité, d’agir le visage couvert. Ironie du sort, le Covid-19 les aide à sortir masquées. 

Je ne peux pas y échapper, je leur demande si elles ont déjà eu des problèmes avec la police ou de simples passants. On évoque l’histoire de colleuses qui se sont faites percutées par une voiture à Montpellier, le 30 août dernier. Heureusement, rien de ce genre ne leur est déjà arrivé mais elles ont déjà été contraintes à prendre la fuite, suspectant des passants d’appeler la police pour les dénoncer. Mais ne broyons pas du noir, il arrive aussi qu’on les applaudisse, qu’on les félicite, qu’on s’arrête pour discuter avec elles et écouter leurs revendications. Ce sont sûrement ces moments là qui motivent à coller.

Pour elles, coller n’est pas un acte anodin. Avec leurs actions se crée une communauté qui regroupe des personnes ayant les mêmes revendications. Cela relève du militantisme. 

Après vous avoir raconté tout ça, vous vous demandez peut-être comment faire pour les rejoindre et se battre à leurs côtés. Il suffit de les contacter via leur compte instagram ‘collages_feministes_stras’. Attention, la suite risque de ne pas plaire à notre très chère gente masculine. Toute personne n’étant pas un homme cisgenre peut s’allier à leur cause. On appelle ça la mixité choisie. On exclue volontairement une catégorie de personne. Ça peut avoir quelque chose de révoltant. Je me suis moi-même posée la question: pourquoi interdire aux hommes cisgenres, quand on sait que le féminisme est un combat qui concerne tout le monde et où chacun peut trouver sa place?

Une notion importante à comprendre dans cette lutte, c’est que l’homme cisgenre a la position dominante dans l’espace public qu’est la rue. Les transgenres, les femmes etc… représentent les minorités et cherchent à se réapproprier cet espace. Elles demandent, pour une fois, à la majorité masculine de s’effacer afin de leur laisser enfin la place. Dans ce mouvement, les colleur.euses sont des acteur.ices du mouvement et les hommes des alliés. Cette exclusion peut choquer car notre société patriarcale y est rarement confrontée. C’est la première fois que les hommes sont relégués au second plan et qu’on ne leur donne pas la parole.

© Loue D.

Certains groupes de collages manifestent à visages découverts (pendant la marche du 8 mars pour le droit des femmes à Paris par exemple) mais celui de Strasbourg ne prend pas ce risque. Il réalise cependant des collages en lien avec des manifestations (la veille de la manif’ pour tous par exemple…) afin de faire passer leurs messages. Elles ont également organiser des actions publiques comme « Je Te Crois » le 12 septembre; des personnes victimes de violences sexuelles sont venues raconter leurs histoires, écrites sur des cartons qu’elles portaient. Une autre façon de leur donner la parole et la liste de leur projet et encore longue. Ce mouvement en plein essor permet enfin de visibiliser les violences faites aux femmes, il s’inscrit dans un soulèvement féministe et confirme la volonté des minorités de se faire entendre.

Plus d'articles