On a tous de vieux albums de famille poussiéreux, plein de souvenirs et de nostalgie. On a tous déjà tenu en main un de ces gros boitiers, lourd et plein de boutons, observé des négatifs sous une lampe ou rembobiné une pellicule, au moins sur un Kodak jetable.

Si pour beaucoup d’entre nous, tout cela appartient au passé depuis l’arrivée du numérique, certains irréductibles continuent de faire vivre la photo argentique, au delà des gros albums et des musées.

Attirés par le vide, l’agitation des rues, les néons du Japon ou les portraits sur le vif, ces quatre strasbourgeois partagent le même amour de la photo argentique, cultivent ce sentiment unique de surprise lors du développement, domptent la lumière et le mauvais temps, subliment des paysages à priori moroses et capturent des moments de vie dans leur pellicules.

Pour mieux comprendre leur démarche, mais surtout pour essayer de voir leurs photographies comme ils les voient, je suis allé les rencontrer. Je les ai écouté parler de leurs visons, de leurs émotions et de leurs rapports à la technique, de leur approche et de la manière dont ils conçoivent et pratiquent l’argentique. Asseyez vous confortablement, augmentez la luminosité de vos écrans, bon voyage.

Lea Louise

HUNAY

Je suis arrivée en France en 2011 et à Strasbourg en 2015. Avant d’arriver ici, j’étais en Turquie pendant trois mois, et juste avant de m’en aller, un ami Azerbaïdjanais m’a offert mon tout premier appareil photo argentique avec deux objectifs. J’ai commencé à prendre plein de photos, et je n’ai plus jamais arrêté. En 2015 il y avait une bourse aux photos à Strasbourg, j’ai acheté un nouvel appareil argentique plus professionnel, et je m’y suis mis à fond.

Hunay Saday

J’ai jamais voulu suivre des cours, je voulais essayer de découvrir par moi même, de tester des choses. Quand je regarde mes toutes premières photos, elles étaient très floues, vraiment expérimentales et abstraites, et je pense que c’est ça qui était interessant pour moi dans mon apprentissage, que je me trompe, que je teste et que je découvre.

C’est en arrivant à Strasbourg que j’ai découvert mon style et que j’ai compris ce que j’aimais faire. J’ai rencontré beaucoup de monde et j’ai commencé à prendre des photos de visages, de gens, de scènes de vie . J’essaie de capturer le moment présent. Quand on est en soirée, mes amis me disent toujours d’arrêter de prendre des photos sans arrêt, mais c’est vraiment ça que j’aime, l’humain, la vie, essayer d’avoir une émotion, un échange ou une interaction entre les gens.

J’ai aussi un appareil photo numérique; mais quand j’ai commencé à shooter avec, je me suis rendu compte que je retouchais mes photos pour retrouver un effet et un rendu argentique. C’est un peu absurde. Avec le temps j’ai réalisé que je ne voulais pas retoucher mes photos, je veux qu’elles soient le plus naturel possible, l’argentique apparait alors comme une évidence.

Hunay Saday

Je ne sais pas à quel moment je me dis que c’est le moment d’appuyer sur le bouton. Plusieurs fois, j’avais un assemblage parfait d’éléments devant moi que j’aurais dû capturer, mais je ne l’ai pas fait. C’est comme un espèce de message, un instinct, quelque chose d’inexplicable qui me fait dire « go, là il faut shooter »

Avec le numérique on peut voir le futur rendu immédiatement, adapter les iso, son ouverture etc. Avec l’argentique il faut connaitre son appareil par coeur ou s’équiper d’un posemètre, un accessoire annexe qui permet de faire ses réglages en temps réel. J’ai beaucoup de pellicule que j’ai foiré à cause de mauvaise lumières ou de mauvais paramétrages. Je ne suis pas du tout technique, je sais faire les réglages, mais c’est toujours la compositions qui m’a intéressé davantage que la technique.

Parmi les photos que je préfère, il y a celle-ci en noire et blanc que j’avais prise à Paris, c’est juste un père et son fils qui regardent dans le même sens, je sais pas pourquoi, mais je l’adore, elle me procure beaucoup d’émotions, je m’attendais pas du tout à ce résultat quand je l’ai prise.

Et puis il y a celle là dont on me parle souvent, dont la texture se rapproche presque de la peinture. Il y a une profondeur de champs interessante, et puis on dirait une scène de film ou chaque personnage a une place et fait quelque chose.

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ROBIN

J’ai commencé à connaitre l’outil parce que je chine pas mal de choses vintage dans mon quotidien, que ça soit des fringues, des vinyles ou autres, un jour j’ai commencé à m’intéresser à l’objet et à en collectionner quelques uns.

J’ai commencé à prendre l’habitude de trainer un boitier un peu partout avec moi, en soirée ou en vadrouille quand je vais prendre l’air quelque part. J’ai appris un peu sur le tas, sans vraiment suivre des cours ou lire des bouquins, les premières pellicules étaient assez chaotiques au développement. Je prenais des photos, je voyais que c’était de la merde, alors j’essayais d’autres choses, jusqu’à ce que ça me plaise. J’ai appris en faisant des erreurs finalement. Après j’ai chopé quelques livres en brocantes qui expliquaient un peu la base de la photo au sens large, mais c’est venu par la suite.

Robin Dupont

J’avais pas forcément de personnes dans mon entourage qui font de la photo, donc ce fut vraiment autodidacte, comme lorsque j’ai commencé la musique.

Mes photos tournent en général autour de plusieurs thèmes clés, à savoir l’émotion, la sensibilité et l’esthétique. Mais je peux parfois shooter n’importe quoi qui me dégagent quelque chose sur le moment, dans la rue ou en voyage par exemple.

Globalement, j’aime beaucoup photographier les personnes âgés, seules ou en couple, elles me dégagent quelque chose d’interessant, des émotions palpables dans la manière dont ils se comportent, ce côté mélancolique, doux, cette notion de lenteur.

J’aime aussi l’univers méditerranéen, les plages, les paysages de bord de mer avec une esthétique année 60, un peu comme peut le faire Akila Berjaoui qui m’inspire beaucoup. C’est très pur, très apaisant.

Puis il y a les espaces vides et industrialisés, l’urbanisme. J’aime comment la lumière va pouvoir changer la donne. Comment quelque chose d’assez brut, fade ou même crade au départ va pouvoir prendre une toute autre dimension avec un simple rayon de soleil.

Robin Dupont

Finalement, je prends des photos de manière très spontanée, de ce que je trouve beau ou interessant, je consomme ce que j’ai sous les yeux, c’est une démarche très naturelle.

Je fais aussi de la photo numérique, mais je n’y retrouve pas les mêmes sensations. Moi qui ne suis pas toujours très ordonné dans la vie, le fait de savoir que j’ai une pellicule de 36, que je vais devoir faire développer mes photos et que chacune d’elle a de la valeur, ça m’oblige à me cadrer dans une analyse, à prêter toute mon attention à ce que je fais.

J’ai pas de photos qui sortent du lot en particulier selon moi. Elles sont toutes très différentes et abordent plein d’aspects, d’émotions, c’est dur d’en sortir une du tas.

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LEA

J’ai commencé la photo argentique il y a 5-6 ans, j’avais trouvé un appareil photo dans le garage de mes grands parents qui appartenaient à mon oncle, photographe dans les années 80. C’était un Nikon FM, un super bon appareil assemblé à la main et qui fonctionnait encore à merveille. Ça m’a donné envie d’essayer. Je fais partie de la génération ou nos parents avaient des appareils argentique, j’ai grandis avec ça, je savais comment ça fonctionnait, j’ai abordé la chose avec mes automatismes de gamine. J’ai emmené cet appareil au japon pour la première fois il y a 6 ans, c’est là bas que j’ai shooté ma première pellicule.

Ce que j’aime, ce sont les photos sur le vif, les scènes de vie, les photos de rues, les trucs qui ne sont pas calculés; arriver à choper le moment, la bonne composition, le bon cadrage, la bonne lumière.

Mon rapport avec la photo est vraiment intimement lié au japon, visuellement là bas il se passe quelque chose qui fait que j’ai envie de dégainer à tous les coins de rue. Il y a plein de couleurs, de néons, c’est très graphique et très esthétique. Je suis tombée amoureuse du Japon en même temps que de la photo.

Lea Louise

Ce que j’aime avec l’argentique, c’est aussi cette notion de surprise, de ne pas savoir tout de suite si ta photo a fonctionné ou pas. L’idée de réfléchir avant d’appuyer sur le déclencheur, parce que forcément une pellicule et son développement coûtent de l’argent, donc tu apprends à faire à attention, a prendre le temps pour chopper le bon truc et du coup même inconsciemment, tu t’améliores tout le temps.

Avec le temps, c’est devenu une vraie activité pour moi en vacances. Il y a des fois où je passe mon temps à ne faire que ça. C’est devenu réellement un moyen de découvrir un endroit, d’être attentive à ce qui m’entoure. La dernière fois que j’étais au Japon, j’ai passé un mois à shooter une dizaine de pellicules, je passais mes journées à marcher dans les rues et à immortaliser des moments de vie.

Comme tout le monde, je shoote aussi un milliard de truc avec mon téléphone portable, mais je l’utilise pas de la même manière, c’est plus des souvenirs pris en one shot, au quotidien, c’est pas du tout la même démarche.

Lea Louise

Ce qu’il faut savoir aussi, c’est que je suis pas du tout une technicienne, j’y connais rien en appareil photo, les iso, l’ouverture ou je sais pas quoi, je capte quedal. J’ai la chance d’avoir un bon appareil, j’ai appris à le connaitre et je compose avec. Du coup, j’ai pu faire quelques photos sympas en double expositions, mais c’est quasiment toujours des erreurs, des fois où je me suis emmêlée en rembobinant, où je pensais l’avoir fait alors que non, et je me suis retrouvée avec la surprise au moment du développement de tomber sur des photos de dingue, c’est aussi ça la magie de l’argentique.

Parmi mes photos préférées, il y a celles des néons au japon. Je trouve ça fascinant, ces ambiances feutrées qui rappellent les mangas de notre enfance. La première fois que je suis allé la bas, j’ai immédiatement été saisie par ça, je me suis dit « putain, c’est pas que dans les films ».

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PIERRE

Je suis à Strasbourg depuis le lycée. J’étais venu pour des études d’archi mais rapidement je me suis orienté vers une fac d’art plastique tournée vers le design. Finalement tous ces aspects se sont un peu rassemblés; aujourd’hui je suis graphiste, photographe, directeur artistique à l’hôtel Graffalgar et enseignant en photographie. Je retrouve finalement une articulation assez logique entre architecture projet, créations graphiques et photographie.

Mon entrée en matière avec l’argentique s’est faite par le biais de la planche à roulette ! En 2007, j’avais des cours d’initiation à la photo à la fac, on avait un labo où on pouvait développer. Je faisais énormément de sessions skates à l’époque, ça a été instinctif, j’ai commencer à prendre systématiquement mon appareil dans mon sac et à shooter ce qui m’entourait.

Depuis 2015, j’ai des vrais projets photographiques professionnels axés autour de l’architecture, et je suis contraint d’utiliser le numérique pour des raisons économique, de rendement aussi, car l’argentique à un certain coût. Maintenant que je pratique les deux, je comprends pourquoi j’aime l’un dans certains contextes, et l’autre dans d’autres. Depuis 3 ans, je photographie le chantier de la COOP au Port du Rhin, je travaille en numérique mais j’ai toujours mon boitier argentique sur moi, au cas ou.

On peut choisir d’avoir du rendement en argentique, c’est une question de budget. Mon approche est différente, j’ai un rapport plus intime, parfois conflictuel avec mon appareil. Parfois je ne vais pas l’utiliser pendant longtemps, puis plus régulièrement sur une période, et souvent ce qui se répète, c’est que je garde mes films terminés pendant très longtemps, presque jusqu’à oublier le moment de la prise de vue. Ça en numérique tu ne peux pas le faire, au moment de la prise de vue, le résultat s’affiche immédiatement.

En argentique je pourrais développer rapidement mais je décide de ne pas le faire. Je pensais que c’était de la flemme au début, mais non, c’est un réel process qui s’est mis en place, un espèce d’archivage qui me permet de redécouvrir mon travail complètement et de l’aborder avec un autre regard, vierge de toutes attentes.

Pierre Frigeni

Finalement, c’est un peu le vide au sens large que j’aime photographier; le vide me fascine, me fait peur. C’est souvent dans des environnements urbains, la prise de vue commence avec le skate board donc c’est un cadre qui me stimule et qui attire mon regard depuis le début. Mais globalement j’aime beaucoup les espaces vides, qui laissent place à une possible narration, aux interprétations.

C’est vrai que le son est très important. J’y ai jamais trop fait attention quand je fais des photos, c’est vrai que je cherche pas forcément le calme, mais il est très souvent là. Les scènes de foules ne me dérangent pas mais l’humain ne m’intéresse pas dans mes cadrages, pas pour le moment.

Je suis souvent assez surpris et curieux de voir les réactions des gens à propos des mes photos quand je les poste sur les réseaux. Il arrive qu’une photo génère plus d’engouement que les autres mais ne me plaise pas à moi. J’ai du mal à définir ce qu’est une bonne photo. Parfois on va se dire quand on a un truc sous le nez, qu’il nous le faut en photo. Une brume, un lever de soleil, un paysage… et dans nos têtes, le résultat sera fatalement satisfaisant parce que lorsqu’on a vécu l’instant, c’était un moment fort. Mais d’autres qui la regarderont n’auront pas le même sentiment. C’est aussi pour ça que je met de coté mes films avant de les développer, pour les voir de la manière la plus objective possible.

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