Le 29 février dernier, les épicuriens que nous sommes encaissaient le choc avec stupeur. La nouvelle se répand comme une trainée de poudre dans les médias français : les rassemblements de plus de 5000 personnes en milieu confiné sont interdits, alors qu’un 100e cas de contamination au Coronavirus était avéré en France. 

Une grosse semaine plus tard, la mesure évolue et décrète une jauge maximum à 1000 participants, spectateurs, staff et artistes compris. Puis, le vendredi 13 (ça ne s’invente pas) , les rassemblements de plus de 100 personnes, en plein air comme en milieu clos, sont proscrits jusqu’à nouvel ordre. 

Là encore, l’espoir est de courte durée. En annonçant le passage au stade 3 le samedi 14 mars, Édouard Philippe abat ses dernière cartes et ordonne « la fermeture à compter de ce soir minuit de tous les lieux recevant du public non indispensables à la vie du pays. »

Enfin, 55 jours plus tard lors de son allocution du 28 avril dernier, Edouard Philipe précisait un plan de déconfinement du pays, interdisant « tous les événements de plus de 5 000 personnes jusqu’en septembre ». 

LA CULTURE DANS UNE COURSE CONTRE LE TEMPS

Ces dernières semaines, plusieurs festivals annonçaient en cascade leur annulation ou leur report dans tout le pays, du Hellfest aux Eurocks en passant par Solidays ou We Love Green. Outre les festivals, c’est tout le milieu de la culture en France qui se retrouve bâillonné. Des dizaines de librairies menacées de faillite, des salles de concerts vides, des représentations annulées par milliers, et ça, ce n’est que la face caché de l’iceberg. Sous l’eau, il y a les humains. 

Intermittents, du spectacle, artistes, techniciens, programmateurs, associations culturelles, chargés de communication ou médias sont  désormais autant d’activités menacées, paralysées, et chacun tente d’entrevoir un avenir dans un grand flou artistique, sans mauvais jeu de mot. Un avenir qui, sans vouloir faire preuve de pessimisme, se présage bien sombre malgré les premières mesures prises par les ministères du Travail et de la Culture. Sans dates, sans tournées, sans répétitions ni lieux d’expression, impossible d’acquérir des droits dans le cadre du statut d’intermittence. Muriel Pénicaud et Franck Riester, ont annoncé deux mesures « afin de limiter les impacts sociaux de la crise sanitaire ». La première : « neutraliser le calcul de la période de référence ouvrant droit à l’assurance chômage et aux droits sociaux ». La seconde consiste à geler « le calcul et le versement des indemnités au titre de l’assurance chômage ». Ce qui permet aux « personnes arrivant en fin de droit pendant cette phase de l’épidémie de continuer à être indemnisées ».

Mais ceci n’a que vocation à panser les plaies de manière éphémère, de stopper l’hémorragie. Que se passera t’il après ? Quels sont les réels impacts de la crise sur le milieu et comment est elle vécue par ces acteurs ? 

Pour le savoir, j’ai contacté des acteurs culturels locaux afin de leur soumettre mes questions, éclairer mes lanternes en espérant vous informer et que sait, vous sensibiliser à la cause.

LA CRISE ET LES INTERMITTENTS DU SPECTACLE

On compte actuellement 250 000 intermittents du spectacle en France. Il s’agit d’artistes ou de techniciens professionnels qui travaillent pour des entreprises du spectacle vivant, du cinéma et de l’audiovisuel et qui bénéficient, suivant des critères de nombres d’heures travaillées, et après une cotisation supplémentaire appliquée uniquement à cette tranche socio-professionnelle, d’allocations chômages. 

Ce régime d’allocations permet à l’artiste ou technicien d’être indemnisé quand il n’est pas sous contrat de travail. L’intermittent est un salarié engagé en CDD dit d’usage (CDDU). À ce titre, il est rémunéré par son employeur à l’heure ou au cachet pour les répétitions et représentations en fonction de la nature de son travail ou de sa profession. Entre deux périodes sous contrat de travail, il perçoit depuis le 1er octobre 2014 et comme les salariés du régime général une allocation de retour à l’emploi en fonction du nombre de jours indemnisables calculé mensuellement par Pôle emploi. Il peut ainsi cumuler chaque mois son allocation et son salaire, sous conditions particulières. Pour faire court, le statut permet par exemple à un technicien qui travaille 7 jours sur 7, 12 h par jours sur des tournées 4 mois dans l’année, de continuer de percevoir un revenu durant sa période de break.

Pour avoir droit aux allocations chômage, un intermittent doit travailler (au moins) 507 heures sur 12 mois, et ça chaque année, c’est qu’on appelle « avoir son intermittence ».

Pour Phil, figure emblématique de la culture strasbourgeoise et intermittent du spectacle, difficile de faire preuve d’optimisme en pensant au futur :

 « Ça va être compliqué car la mise en place des normes sanitaires pour les salles, clubs et festival va engendrer un surcout important et mettre en péril beaucoup d’acteurs sachant que la plupart font déjà de la survie. De plus, beaucoup ne vont malheureusement pas survivre à la crise car 2-3 mois ou plus de fermeture, même avec des aides, ça va certainement faire très mal aux indés qui n’ont pas une équipe administrative capable de traiter tous les dossiers. On est loin de reprendre le boulot ».

Pour les intermittents comme pour les autres acteurs de la culture en France, il s’agit dorénavant de réinventer futur.

Les annulations de festivals et leurs dégâts collatéraux

Oui, car de tout ce bordel, il ne faut pas retenir que les annulations ou les concerts que nous ne verrons pas. En plus des techniciens et artistes qui ne feront pas leurs heures, ce sont des droits d’auteur qui ne seront jamais reçus, des tourneurs qui ne découvriront pas de nouveaux spectacles pour les exporter et les proposer dans d’autres villes, mais aussi des hôteliers, des campings, des restaurants, des bars, des boites de nuit, et même des loueurs Airbnb qui n’accueilleront pas l’ombre d’un client. Cela représente des millions d’euros que l’État et les collectivités locales ne verront jamais. 

Les Décibulles : le regard tourné vers 2021

L’organisation du célèbre festival de Neuve Eglise repose principalement sur le bénévolat et beaucoup de missions sont réalisés par les membres de l’association. Mais il y a tout de même 3 salariés à temps plein, de nombreux intermittents qui travaillant sur l’évènement. En plus de cela, ce sont plus de 150 fournisseurs avec lesquels l’association travaillera pas. « Reporter Décibulles, c’est priver le territoire de 1,2 million d’euros de retombées économiques » me confie Vivien, le directeur de la communication du festival. 

« A l’annonce du confinement mi-mars, nous n’avions pas idée de ce qui nous attendait (comme beaucoup). Au début, nous avons continué, confinés et en télétravail, à préparer le festival. Après quelques semaines, nous commencions à nous douter que le festival ne pourra pas avoir lieu en 2020 et l’allocution présidentiel du 13 avril nous a confirmé cela. Ensuite, le bureau de l’association s’est réuni pour prendre des décisions afin d’assurer au mieux la pérennité de l’association et d’afficher notre solidarité à tous les acteurs impliqués de près ou de loin dans l’organisation. La solution du report s’est imposée assez vite ».

Financièrement, pour les Décibulles comme pour de nombreux festivals français annulés, les pertes étaient inévitables, entre les charges fixes de l’association, la communication, les trois employés à temps plein et les engagements avec certains artistes. Du côté de la billetterie, les Décibulles ont décidé que les billets de l’édition 2020 déjà achetés seront automatiquement valables pour 2021, en laissant toute fois la possibilité aux gens de se faire rembourser.

Si la période n’est évidemment pas facile à vivre pour l’équipe, l’optimisme et la motivation reste de mise, et Vivien promet de revenir plus fort que jamais sur la prochaine édition :

« Nous avons repris contact avec chaque producteur pour reporter sur 2021. Les producteurs et les artistes ont tous été très compréhensifs et réactifs. Nous avons la chance d’avoir une relation de confiance avec eux et nous avons pu quasiment tout reporter. Décibulles restera Décibulles, nous allons essayer de faire le plus beau festival possible. La même proposition artistique que d’habitude, des projets de scénographie ambitieux, un nouvel espace d’animations ».

Schiller Lucas

 Les Eurockéennes de Belfort : » On va pouvoir rentrer aux stand, un peu esquinté,  maintenant l’idée c’est de pouvoir retourner sur le circuit ».

Les Eurockéennes de Belfort, qui devaient se tenir du 2 au 4 juillet ont été annulées publiquement le 14 avril par un communiqué de l’association sur leurs réseaux, une première en trente ans d’existence. L’évènement avait été récompensé en mars comme le meilleur festival international, et avait rassemblé, pour son édition 2019, 128 000 festivaliers sur trois jours.

Le festival des Eurockéennes, c’est un budget d’environ 9 millions d’euros pour un résultat net de 100.000 euros par an. Avec cette annulation, la situation pour l’association devient donc « fragile » et suscite inévitablement des inquiétudes de la part de son bureau. La ville de Belfort et le Conseil Départemental ont d’ores-et-déjà annoncé qu’ils maintenaient leurs subventions pour l’année en cours, mais cela ne règle pas tout le problème. 

Au jour de l’annulation, 1 million d’euros de frais avait été engagé, entre les avances, les frais de structure ou les frais de communication. Pour Jean Paul Roland, le directeur général des Eurocks, la priorité est l’obtention d’un plan de relance

«Notre activité principale est le festival; sans festival pas de recette, et même si nous sommes une association à but non lucratif, le but est pas de perdre de l’argent. Quand on a compris que nous allions devoir annuler, on a fait un état des lieux et des dépenses déjà engagées. Nous avons ensuite élaboré un mapping, une sorte de cartocrise pour nous rendre compte de l’impact de l’annulation. Y apparait l’ensemble des pôles (techniques, artistiques, etc.) puis à chaque fois il y a une ramification avec tous les partenaires, les prestataires, les associations. Ça nous a permit de voir l’étendu des dégâts en quelque sorte. On est arrivé à 7 millions d’euros d’impact direct, et la dedans, on ne prend pas en compte les retombées économiques indirectes, entre les tabacs, les magasins, les hôtels ou les restaurants, là il s’agit de 13 à 15 millions d’euros de perte ».

En dressant ce mapping, l’association compte aussi engager des discussions sur ce que doit être le plan de relance. Jean Paul espère aussi que cette annulation permettra aux autorités de changer leur façon de considérer les festivals. Qu’ils ne soient plus uniquement vu sur le plan sécuritaire, mais comme des acteurs économiques à part entière.

« Ce qui a été interessant finalement dans cette crise, c’est qu’il y a eu de la solidarité, on s’est jamais autant appelé avec les autres festivals, pour se donner des tuyaux et voir comment on pouvait avancer. Ce que l’on souhaite nous maintenant, c’est des mesures très précises. Le président a annoncé une attention toute particulière aux intermittents, en repoussant d’un an les dates d’anniversaire, ce qui est une très bonne chose. Maintenant il faut qu’on pense aux employeurs de ces intermittents, si les intermittents peuvent tenir, il faut aussi des structures pour les réembaucher« . 

Pour les Eurocks aussi, à présent, l’horizon est 2021, et pour pouvoir subsister jusque là, l’association réclame deux types d’aide :

« Ce qu’on réclame, c’est bien entendu la prolongation de l’activité partielle. Nous (les festivals) sommes en mono activité. contrairement aux coiffeurs ou aux restaurants, on ne pourra pas se refaire à la rentrée mais uniquement l’année prochaine, et le temps qui nous sépare de la prochaine édition, il faut que l’activité partielle soit conservée. 

La deuxième demande concerne la prochaine édition, nous sommes plutôt optimise quant au public et aux artistes, nous pensons qu’ils répondront présents. Par contre ce qui est moins sûr, ce sont les autres recettes, par exemple les mécénats qui représentent environ 20 % de nos subventions, ça c’est très important. Beaucoup d’entreprises on été affectées et peut être que le mécénat ne va pas être leur première priorité, on risque donc de partir avec une situation dégradée d’avance pour la prochaine édition. Il faut bien entendu qu’il y ait des aides spécifiques, un plan de relance pour les festivals. Emmanuel Macron en parlait, ça devrait passer par les régions, nous attendons à présent des détails »

Le Pelpass Festival : « A présent, il faut un réel soutien de la part des collectivités »

Pour l’association strasbourgeoise, il a déjà fallut annuler le festival Ind’Hip’Hop qui devait se dérouler du 23 mars au 8 avril. Pour le Pelpass Festival, l’équipe s’est d’abord concerté dans un grand flou, avant de prendre la décision de tout mettre en stand-by, sans pour autant annuler dans un premier temps. Mais envoyant la situation évoluer, il paraissait évident et préférable d’annuler, pour des raisons sanitaires.

Là aussi, l’impact financier est bien réel comme me l’explique Jeremie, le président de Pelpass :

« Toute la communication du festival était déjà lancée, certains encarts publicitaires, la réalisation graphique mais surtout tout les supports imprimés (flyers, programme et affiches). Des acomptes avaient également déjà été versés aux artistes et à certains prestataires. Le plus gros impact va se sentir au niveau des frais de fonctionnement, le festival finance environ 58% de notre fonctionnement annuel. Il aurait fallu des décisions claires et rapides pour au moins permettre aux acteurs du secteur de mettre en place au plus vite les démarches d’annulation et les éventuelles frais couverts par les assurances. Sans décision gouvernementale, avec les contrats signés, l’annulation représentait tout simplement une perte incompressible de tous les frais engagés »

Pelpass, c’est aussi 5 salariés à l’année (3 CDI et 2 intermittents), et une quote-part importante de de leur travail est financé par le Festival. Sans le festival, l’équilibre budgétaire annuel de l’association se retrouve inévitablement en difficulté, et aura son impact certain sur la saison 2020-2021. « On va très certainement devoir réfléchir les budgets à la baisse pour rattraper le manque à gagner du festival » me partage Jeremie. 

En dehors des salariés, ce sont une dizaine d’intermittents, de prestataires et d’artistes que Pelpass ne pourra pas payer cette année. Et d’un point de vue plus globalement humain, c’est aussi toute une équipe et plus de 300 bénévoles qui ne se retrouveront pas ne va pas cette année sur ce projet qui leur tient tant à cœur.

Si la situation est préoccupante, l’association garde le moral, relativise et regarde vers le futur :

« Les artistes ont été compréhensifs et on a réussi à trouver des arrangements. Il y a eu une forte solidarité dans le secteur, on est tous dans le même panier et interdépendants. Tout le monde a joué le jeu sans qu’on ait besoin de batailler, ce qui est plutôt chouette. A présent il faut un réel soutien de la part des collectivités. Pelpass a la chance d’avoir une trésorerie solide qui nous permet d’encaisser le choc mais ce n’est pas le cas de tout le monde, des centaines de salles, festivals, associations se retrouvent dans une situation encore plus précaire qu’à l’habitude. Le secteur culturel est fragile, même pour les plus gros, le but n’étant souvent pas de s’enrichir mais de proposer des évènements qui vont au mieux se retrouver à l’équilibre. Mais la culture est essentielle, et crée des richesses. Il est important que les collectivités en prennent conscience, ça devrait passer par des augmentations de budgets allouées au secteur tout simplement ».

Pour l’heure Jeremie est catégorique sur une chose : Le Pelpass Festival restera quoi qu’il arrive sensiblement le même. Un festival de découvertes, convivial et à des tarifs abordables dans le cadre du Jardin des Deux Rives où se croisent tous les publics.

Martin Lelievre

Finalement, chaque branche est touchée à peu prés de la même manière, que l’on parle de cinéma, de télévision, de publicité, de musique, d’opéra ou de cirque. Nous, les acteurs culturel et indépendants – car moi aussi, j’en fais parti – sommes égaux devant cette catastrophe sanitaire et sociale. On ne compte plus le nombre de petites productions, de petites agences ou de lieux qui évoluent désormais avec une épée de Damoclès au dessus de la tête. Même les plus gros auront du mal à se relever, et les villes, les régions, l’état sentiront passer eux aussi le souffle de l’explosion. N’oublions pas par ailleurs que la plupart des assurances ne prennent pas en charge cette situation, puisqu’elle n’est pas prévue dans leurs contrats, et à ce niveau il ne s’agit pas que de la culture, malheureusement.

Alors certes, il existe le chômage partiel et les pouvoirs publics se mobilisent pour venir en aide au milieu. Mais la démarche s’inscrit d’ores et déjà dans une logique de reconstruction, de restauration et de retour à l’avant-crise, dans la plus grande opacité et sans le moindre débat sur les enjeux profonds. Nous savons à présent maintenant que la quasi-totalité de notre secteur ne reprendra pas avant avant septembre, et cela sans parler d’une deuxième vague potentielle. Il s’agit à présent de se mobiliser, de faire preuve de solidarité et de construire ensemble le futur de la culture à Strasbourg, et plus généralement en France.

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