Sources : https://memories.eurockeennes.fr/

Dans le coin, nombreux sont ceux qui ont une histoire à vous raconter avec les Eurocks. En trente ans, le festival franc comtois est devenu un rendez-vous incontournable, fédérant chaque été des dizaines de milliers d’épicuriens dans un cadre idyllique, s’imposant comme l’un des plus grands évènements musicaux de France. Des Red Hot à Slipknot en passant par Noir Désir, on ne compte plus les groupes et artistes de légende qui sont venu faire vibrer le territoire de Belfort.

Pour comprendre d’avantage son origine, ses fondations et son évolution, je vous propose une petite session nostalgie, une retrospective en 7 dates de l’histoire des Eurockéennes de Belfort.

1989 : un ballon d’air frais

La rumeur circule de bouche à oreille un peu partout dans la région, à une époque où le Minitel trônent fièrement sur tous les bureaux. On parle d’un grand festival en extérieur. Un projet initié par le Conseil Général du Territoire de Belfort afin de dynamiser le département avec un « événement culturel pour la jeunesse ». Le dit évènement, devait alors se dérouler au Ballon d’Alsace, et s’appeler sobrement : Le Ballon.

Mais voilà, à quelques semaines des premières notes de guitare, la manifestation est finalement déplacée au pied des Vosges pour des raisons écologiques, et c’est ainsi que la première édition du Festival Le Ballon se déroule les 23, 24 et 25 juin 1989, dans l’écrin verdoyant et aquatique de la presqu’île du Malsaucy, à côté de Belfort.

Pour cette première, quatre scènes sont déployées, vibrants au rythme du rock et de la chanson française. Imaginez vos parents se pécho devant un live de Jacques Higelin, Nina Hagen ou Elvis Costello… De cette première affiche, c’est un groupe montant bordelais qui tirera son épingle du jeu et fera la différence auprès du public. Ils viennent de commettre leur premier tube (« Aux Sombres Héros de l’Amer »). Ils s’appellent Noir Désir.

10 000 festivaliers auront répondu présent à cette première édition des Eurockéennes, qui n’adoptera son nouveau nom que lors de la prochaine édition en 1990.

1992 : un line up haut en couleur

Pour cette 4ème édition, les Eurocks s’offrent une programmation de choix. Bob Dylan, James Brown, Lou Reed…. de noms qui font encore frétiller aujourd’hui, pensez donc à cette époque ! Pour l’occasion, le festival passe de trois à quatre jours, prenant des risques financiers considérables. Pour compliquer le tout, les routiers sont en grève et bouchent les grands axes de la région, menaçant le festival d’annulation jusqu’au dernier moment.

Cette édition fut une succession de surprises et de doutes. Un jeudi timide avec une fréquentation en dessous des attentes, un Bryan Adams sur la retenu et un Bob Dylan fatigué, qui interdit même pour la première fois aux Eurocks les photos lors de son concert.

Superstar en Bulgarie, la chanteuse Milena livrait sa première performance en France, laissant le souvenir d’une plastique irréprochable, et c’est à peu prés tout. Le public préférait profiter des groupes les plus chauds du moment : Négresses Vertes, Fishbone, Urban Dance Squad. Sans manquer la pop fiévreuse de Ned’s Atomic Dustbin ou Wedding Present. Bref, je vous parle d’une affiche qui valait le détour. Mais la programmation d’un festival n’est pas une science exacte, et il aura tout de même manqué quelques dizaines de milliers de personnes pour atteindre le nirvana cette année là.

L’année d’après, on opère donc un retour aux bases et on revient sur trois jours, avec une affiche moins ambitieuse mais non moins palpitante, et le retour de Noir Désir pour le plus grand plaisir du public.

1996 : La gadoue ! La gadoue ! La gadoue !

Cette année là, les Eurockéennes prennent des airs de festival anglais. Trois jours de pluie, ambiance gadoue et bottes en plastiques, back to Woodstock…que – du – bonheur ! Mais il en faudra plus pour décourager les 90000 spectateurs qui se pointeront cette année au Malsaucy.

C’est un David Bowie débordant d’élégance et de charisme qui sera le vrai soleil de cette édition. Les résistants de la dernière heure sont là, les genoux dans la boue, sous des abris de fortune et des capes de pluies en sacs poubelles, et Bowie est géant. Enorme. Impérial.

La première journée, les très attendus Red Hot Chili Peppers sont reçu par un nombre de spectateurs record, et le show est à la hauteur ! Le samedi, le ciel continue de verser ses larmes tandis que Beck démontre non sans une certaine classe, que le folk revival ne saurait tarder à envahir la planète. En congé des Pixies, Frank Black, lui, affiche une mine réjouie, avoue son plaisir d’être dans le bain d’un vrai festival rock et parvient à convaincre les plus réticents.

Lou Reed, fidèle à lui même, tire la tronche mais n’en demeure pas moins en très grande forme tandis que le public tient le choc entre deux averses et que le sol se dégrade à vitesse grand V. Dans la nuit, la surprise que tout le monde attend se nomme Daft Punk. Un grand baptême du feu electro qui place les Eurocks à la pointe de l’actu chaude.

Dimanche, comme pour crucifier le game, il pleut sans interruption. Une partie considérable du public jette l’éponge, bien que toutes les places soient vendues. C’est devant une forêt de parapluies que Skin et les Skunk Anansie balancent tant bien que mal toute leur énergie, si bien qu’on en oublie presque la gadoue et la pluie diluvienne. Fun Lovin Criminals gâte aussi le public d’un concert anthologique devant un chapiteau transi, et les Bluetones donnent tout ce qu’ils ont pour devenir les prochains Oasis. Dans la foulée, Foo Fighters met le feu à la presqu’île avec l’infernal Dave Grohl dans le rôle du pompier pyromane.

Une édition qui marquera définitivement les esprits, entre apothéose et naufrage, frissons d’émotions et de froid. Patti Smith était là, PJ Harvey est même venue assurer un duo avec Nick Cave période romantique et NTM a pris un plaisir malin à mettre en vrac toute la famille festivalière.

2000 : le fantasme futuriste

A la nuit tombée, face à une foule de 30 000 personnes, un dénommé Moby entouré de ses machines et d’un groupe redoutablement funky, livre un show remarquable. Comme une rencontre parfaite entre pop et electro, la jonction réussie entre deux mondes, deux époques.

Les années 2000 marquent un tournant dans l’histoire de la musique, le fantasme futuriste d’il y a quelques décennies est devenu réalité. Il se matérialise sous nos yeux, considérant le physique de fort jolies chanteuses : Alanis Morissette ou Dolores O’Riordan des Cranberries au charme conventionnel du siècle passé. On peut relever aussi l’islandaise Emilia Torrini qui sait mieux parfumer son art de touches technoïdales.
D’autres créateurs revendiquent leur souhait de pousser le bouchon plus loin. Cinematic Orchestra par exemple, verse dans l’expérimental inclassable où jazz et techno s’accouplent avec une fluidité admirable. Le producteur british Luke Slater, contribue lui aussi à faire décoller la vibe electro. Et que dire de Amon Tobin, DJ à la marque légendaire, qui foudroie le Chapiteau de mixes hypnotiques. Saint-Germain, plus doux, propose son alternative au swing au son de l’acid-jazz. Et puis, impossible aussi de passer outre le brio de la french-touch électronique, notre bon vieux Laurent Garnier, qui vient de poser une pierre considérable à l’édifice de la musique française.

En cette année double zéro, le passé proche peut se recomposer de belle manière. Flamboyants, Les Rita Mitsouko témoignent d’une frénétique résistance. Enveloppé de l’Union Jack, Liam Gallagher réaffirme la toute puissance d’Oasis au sommet de la brit-pop.

Les vraies révélations sont là où on ne les attend pas . Fu-Manchu qui entérine l’émergence de la vague stoner. M, fils du bon vieux Louis Chedid, guitariste unique et compositeur de haut rang qui redonne des couleurs à une certaine idée du rock à la française. Coldplay, encore dans l’anonymat, passe presque inaperçu sur la petite scène mais deviendra pourtant le monstre pop des années futures. Quant à Muse, jeune trio emmené par un Matthew Bellami à la coiffure peroxydée, séduit instantanément la masse eurockéenne. Dans le match des anciens contre les modernes, c’est finalement l’éternel recommencement qui l’emporte

2007 : le passage d’une légende

De sa trop courte carrière, l’ultime diva soul Amy Winehouse aura tout de même offert une prestation délicieuse au public des Eurockéennes. Entre deux titres servis par un groupe d’excellence, la belle commande un scotch. Même si elle apparaît parfois étrangement absente, Amy marque de son empreinte cette édition 2007.

Trois jours, et une programmation toujours plus audacieuse donnent le cadre au 90 0000 personnes présentes. On ne parle pas encore de buzz. Or, il y a de quoi faire. Transformé en cinquième scène, le soundsystem d’Asher Selector devient le lieu où l’on peut voir des artistes comme les dynamiques Austin Newcomers au plus près, comme un club intimiste dans le gigantisme du Malsaucy où d’autres sets notables s’enchaînent en cadence. Justice diffusent sans concession leur électro puissante d’une nouvelle aire, tandis que Queen Of The Stone Age et Marilyn Manson effectuent chacun dans leur créneau, rock stoner et glam gothique, un retour qui fait note. Phoenix démontre avec un brio insoupçonné que la pop française n’en finit plus de renaître de ses cendres. Lumineuse, Olivia Ruiz tartine ses chansons chocolatées aux oreilles de festivaliers qui découvrent ébahis l’avènement d’une sacrée bête de scène. Cocoon offre comme une parenthèse de douceur dans un monde de brutes, alors qu’Abd Al Malik fait entrer le genre « slam » dans la cour des grands festivals open-air. Fidèle à lui même, Joeystarr s’affirme comme l’indispensable fauve jamais dompté du rap hexagonal. Les Rita Mitsouko, eux, sont toujours à la hauteur de leur réputation et l’on ne sait pas encore qu’à l’instar d’Amy Winehouse, on ne reverra plus ici l’excellent Fred Chichin

Sans Twitter ni Facebook, le buzz absolu de cette édition n’était pas évident à identifier. Mais avec le recul, Amy Winehouse en reste à jamais l’incontestable reine.

2012 : Les Eurocks affichent complet

Et c’est une première. 100 000 personnes répondront présents. Une prog qui tape dans le mille, éclectique et qualitative, le public est conquis !

Vendredi, nos rappeurs alsaciens sulfureux du groupe Art District donnent de la voix au même titre que les très doués Los Disidentes Des Sucio Motel. Amadou & Mariam se paient un mercenaire de luxe en la personne de Bertrand Cantat pour livrer au public une belle leçon de musique. C’est aussi l’année de Kavinsky, de Die Antwoord et de leurs vibes imprenables.

Le samedi, pétillante comme jamais, Sallie Ford réjouit avec son rock vintage. On se met à croire que Dieu est folk en découvrant Jesus Christ Fashion Barbe jouant sur l’eau du Malsaucy. Pour suivre, un décrassage d’esgourdes garanti avec Cerebral Ballzy, puis Mastodon, bulldozer lâché en Grande scène tandis que Django Django, plus pop, adoucit les mœurs. Mais la température monte : Thee Oh Sees, écorchés du bocal précèdent les punks suisses de Hathors, lauréats du prix Patricia.

Pour un dimanche dans les règles du groove, Set & Match délecte le public d’un flow énergique et entrainant dont ils ont le secret. Le Comte de Bouderbala fait chauffer les zigomatiques tandis qu’on revient à la source avec 1995. On goûte au rock maudit de Brian Jonestown Massacre et au punk infernal de Refused. One man singer, Reggie Watts impressionne. Alabama Shakes joue un blues qui prend aux tripes, on traverse le site boueux pour admirer l’icône Lana Del Rey.

Le groupe américain Poliça nous fait tourner la tête tandis que Charlie Winston nous ramène sur terre. Chinese Man livre une prestation dans les règles, avec une pêche qu’on leur connait bien ! Orelsan et Dope D.O.D jouent leur combat rap à distance. Miles Kane réconcilie avec le british rock. Cypress Hill fait le boulot. Les gamins de Carbon Airways nous accompagnent vers la sortie tandis que flottent dans la nuit, les acrobates de Transe Express… Génial. On comprend mieux pourquoi c’était complet.

Crédit : https://memories.eurockeennes.fr/?edition=2012

©Nicolas Dohr

2017 : L’année de tous les records

Pour cette 29ème édition, ce sont 130.000 festivaliers qui auront foulé le sol du petit paradis naturel sur le territoire de Belfort, sur quatre incroyables journées qu’on est pas prêt d’oublier.

Sous un cagnard de juillet, des artistes indémodables et complètement dans l’air du temps ont assuré le show. D’un côté, un DJ Snake envoyant de la turbine et des flammes dans le ciel. De l’autre, un Iggy Pop tout feu tout flamme prenant le contre pied des missiles techno lancés à pleine vitesse par Nina Kraviz sur la plage. Sans oublier l’inévitable duo PNL qui inaugurait sa monumentale tournée estivale aux Eurocks. Grande scène. Look pyjama. Paroles reprises en coeur par tout un public pendant 60 minutes…. le monde ou rien !

La bonne ambiance continue d’opérer comme le veut la coutume, du côté du camping délocalisé cette année pour toujours plus de plaisir et de beuveries collectives, et les ventes de brumisateurs explosent dans les supermarchés du coin.

Vendredi c’est le bouillant Lorenzo, mi-comique, mi-rappeur (on sait plus trop) et son t-shirt Brazzers qui retourne la plage. On voit aussi Gojira et son show pyrotechnique à fumer de la tête. Les Australiens de Parcels aussi, grosse révélation électro-funk du moment, une collab’ avec Daft Punk dans la musette et un concert incroyable cette année. Nostalgique, on repense à la classe ultime de Devendra Banhart, ou encore au sulfureux Gucci Mane qui nous a gratifié de sa présence aux Eurocks cette année.

Booba, Her, Justice, Vitalic, Chinese Man, HMLTD, Fishbach, Tasha The Amazon… Cette 3ème journée envoie du bois. N’en déplaisent aux rageux, Booba aux Eurocks, bouteille de Jack à la main, c’était extrêmement lourd. Plus tard, sous une météo qui vire au gris, c’est les boys de Justice qui fumeront la grande scène.

Le dernier jour, la fatigue est aux abonnés absents, et ce 29ème round se dirige tout droit vers un « perfect ». Une fin en apothéose, un dimanche de la providence, un beau bordel quoi. Arcade Fire et Phoenix en pièce montée chocolat sur la grande scène. La douceur de Solange sous une pluie fine, les godasses pleine de boue, le combo Cheveu & Group Doueh façon LCD Soundsystem du Sahara, Froome encore maillot jaune, les brûlantes Savages… On ne le diras jamais assez : le rock & roll, c’est aussi l’électro, le hip-hop, la chanson, la pop, la soul, le punk, le metal, et cette édition 2017 était super rock & roll.

Vous l’avez compris, les Eurocks, ce n’est pas le petit festival mainstream d’à côté. Les Eurocks, c’est 31 ans d’histoire, des millions de spectateurs cumulés, des centaines d’artistes et certaines des plus grandes légendes du rock et de la chanson française. C’est l’un des plus grand festival de France, un modèle de réussite et de persévérance qui fait désormais partie des meubles, dans le grand salon de la culture française. Vous savez quoi faire de votre mois de juillet.

Merci à memories.eurockeennes.fr pour ce travail de rétrospective incroyable !

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